Le monde musulman et l'Espagne

par Meriem Mahmoudi

«L'Espagne, première parmi les nations dans la défense de l'Europe chrétienne pendant les sept siècles de la Reconquête, fut la première aussi à recueillir et à transmettre à l'Occident européen, tout ce que, dans les rapports quotidiens de paix et de guerre,elle avait reçu de la culture et de l'art de ce même monde oriental qu'elle affrontait sur le champ de bataille»

E.Cerulli Barcelone, 30 septembre 1974

L'Andalousie est oubliée depuis sa splendeur tant en Europe que dans le monde musulman: aurait-elle été une légende qui n'ait appartenu à aucun monde?

 Ce thème revêt une importance capitale car il appelle à la recherche sur une période fascinante et unique de l'histoire féconde du monde musulman. Arabes, Berbères, Syriens et Perses contribuent grandement à l'édification de l'Andalousie, de son peuplement, de son économie, de sa culture et de sa civilisation depuis l'islamisation du pays et tout au long des huit siècles..

 L'Andalousie lègue un riche patrimoine au monde musulman, qui jusqu'à présent abrite de nombreux aspects de cette civilisation, reflétés particulièrement par la musique, l'architecture, les arabesques, les émaux, ainsi que certaines manifestations de la vie sociale telles que la gastronomie, le mobilier ou les costumes et coutumes. Revisiter l'Espagne médiévale, c'est retrouver un chapitre méconnu, un moment oublié de cette époque. C'est découvrir avec extase tant de merveilles et revivre une histoire occultée.

 En effet, la satisfaction et la joie de la victoire augmentent la confiance des Musulmans implantés au Maroc et leur désir de progresser vers l'Europe s'enflamme. L'avancée des troupes venues de la rive sud de la Méditerranée est foudroyante et l'islamisation de l'Espagne est spectaculaire.

 L'entrée en scène des Musulmans dès 711-712 ne rencontre aucune résistance car elle se produit au moment même où s'affirme la décadence espagnole. Entre les rois chrétiens, occupés à garantir leurs frontières, existent des luttes intestines qui affaiblissent le pays et accentuent l'anarchie. Mettant à profit cette incurie, Musa Ibn Nasryr organise une campagne militaire où un grand nombre de Berbères parfaitement encadrés n'ont aucune peine à s'imposer par la bataille de Guadelaté, comme l'ont fait trois siècles plus tôt les Vandales en Andalousie et les Wisigoths dans la vallée de l'Ebre.

Faisant la jonction avec Tarik Ibn Ziyad, un chef dépêché sur les lieux, Musa rentre à Tolède. Ces deux personnages réputés pour leur enthousiasme religieux, remportent un énorme succès. Hervé Gueneron explique ainsi cette réussite: « sans doute, la simplicité rigide de l'Islam qui formait un contraste saisissant avec les divisions du christianisme favorisa les conversions. Les privilèges accordés aux convertis par les vainqueurs accélèrent le processus.»

 Cependant, le roi Pélage, à la tête des Wisigoths, réfugiés dans les montagnes des Asturies, inaugure la reconquête en infligeant aux Musulmans une sérieuse défaite dans la vallée de la Covadonga. Malgré cette défaite, les Musulmans (Arabes et surtout Berbères, Syriens, Perses, tous sectateurs de Mohamed (QSL) font de l'Espagne un royaume où le pouvoir musulman prend place.

D'abord dépendant du lointain califat de Bagdad, l'Espagne s'en sépare la première, peu après le début du huitième siècle. Elle forme ainsi un second empire musulman appelé émirat, ayant pour capitale Cordoue (756) sous le règne d'un prince omeyyade, seul survivant de sa famille. Juan Vernet nous apporte des explications complémentaires:» les Omeyyades furent vaincus et leur famille exterminée. Un seul de ses membres réussit à fuir, à se réfugier en Espagne et à y fonder l'émirat indépendant de Cordoue. C'est ainsi que l'Espagne, la province la plus éloignée de l'Empire, fut la première à s'en arracher.indépendance politique et non religieuse.»

Il existe plusieurs théories au sujet de l'origine du mot Andalousie. Certains pensent que ce terme a pour origine le mot Vandale, peuple qui occupa cette région. D'autres avancent l'hypothèse, que cette appellation vient du berbère, anna, la rivière et lus terre. Le mot Andalousie désigne généralement toute la partie méridionale de la Péninsule Ibérique, englobant la province de Séville, de Cordoue, de Grenade et qui conserve, encore de nos jours, le nom déjà existant. La population de cette contrée est issue de divers éléments ethniques. Sur le substrat espagnol, viennent se greffer des éléments nouveaux et les multiples brassages amènent les Andalous à s'infiltrer et à se dissoudre progressivement dans l»élément espagnol. L'empreinte de l'Islam s'inscrit ainsi dans l'espace hispanique sous la forme d'une communauté musulmane dépendant du califat de Cordoue.

De sources historiques, on retient que ces victoires décisives sont, pour deux raisons, un fait marquant. L'arrivée des Musulmans s'apprête, d'une part, à bouleverser de fond en comble l'existence d'un peuple ayant ses mœurs, ses coutumes, son économie, sa civilisation et sa religion. D'autre part, elle fait naître des relations plus ou moins hostiles entre les Chrétiens et les Musulmans.

 Rappelons que la plupart des territoires islamisés sont chrétiens, le christianisme est évincé plus ou moins rapidement, en revanche, la religion musulmane devient prédominante, sauf en Espagne.Les premiers siècles écoulés, la langue arabe se propage à travers toute l'Andalousie comme le souligne Jean Vernet»au fil des siècles, cette caste dominante réussit à arabiser la très grande masse des Espagnols et vers la fin du Xè siècle, l'Arabe commençait à devenir majoritaire dans la péninsule grâce à l'influence politique du groupe dominant et à la supériorité de sa culture. En Espagne, l'islamisation fut le support direct de l'arabisation et vice-versa..         Les Musulmans...s'exprimèrent presque toujours en arabe, abondamment, quelque fut leur origine, leurs langues maternelles respectives: le persan, le sanscrit, le grec, le «romance» andalou ou le latin. »

 Il est indéniable que la présence musulmane engendre de profondes répercutions sur les relations familiales, sociales et même les habitudes de vie. Les Mozarabes, dérivé du terme «must'rib», tout en gardant leur religion chrétienne, portent des noms doubles et préfèrent vivre avec les Musulmans, adoptant leur mode de vie, leur costume et leur mobilier.        Cependant, la communauté chrétienne célèbre ses cérémonies en toute liberté dans les églises comme le souligne Evariste Lévi-Provençal:»le culte était célébré dans les églises avec toute la pompe ordinaire: seules les sonneries des cloches furent parfois semble-t-il interdites.»

 A côté de la communauté chrétienne, vit la communauté juive, ancestralement enracinée sur les terres espagnoles. Bien organisée, administrativement et juridiquement, prospère et jouissant d'un traitement libéral, elle bénéficie, elle aussi, de la libre pratique de son culte. Les historiens soulignent que de hautes charges sont confiées aux juifs.

 L'Andalousie est le pays où l'Orient et l'Occident se rencontrent confondant les trois communautés de religion monothéiste. La coexistence pacifique des trois religions dans la Péninsule Ibérique est une réalité.    Une culture de la tolérance se forme en Andalousie qui en devient le germoir, se transmet à l'Espagne chrétienne et de là, au reste de l'Occident. La vie économique se trouve radicalement transformée bien qu'en Orient elle est peu modifiée car ces pays possèdent déjà, depuis fort longtemps, une agriculture et des industries supérieures à celles de nouveaux arrivants. En revanche, les pays occidentaux, le Maghreb et l'Espagne subissent en peu de temps, un profond bouleversement Ils adoptent de nouvelles méthodes et instruments de travail. Dans le domaine de l'agriculture, les Musulmans excellent dans la pratique des cultures irriguées. Ils l'apprennent en Chaldée et en Egypte et l'appliquent en Espagne où l'irrigation se perpétue depuis.

Ce système conserve encore très fortement la marque du séjour prolongé des Musulmans comme en témoigne la terminologie qui persiste jusqu'à nos jours:» l'irrigation est presque toute entière arabe, le régime administratif et la répartition des eaux semblent n'avoir plus variés depuis l'époque du califat.» Souligne Lévi Proven9al

 On cultive bientôt, dans plusieurs régions de l'Occident musulman, de nombreuses plantes originaires de la Syrie ou de la Perse, le sarrasin, le safran, l»artichaut, l'aubergine dont les noms dérivent en partie de l'arabe. Ce sont eux qui introduisent d'Orient en Occident le riz, la canne à sucre, le mûrier d'où l'essor considérable de l'industrie de la soie, l'oranger et le cotonnier. Dans la province d'Elvira dont les plaines sont arrosées par le Génil, on produit le lin de qualité supérieur à celui produit dans la vallée du Nil. La réputation de Séville se construit sur la culture du coton qui favorise l'industrie textile. Dans les ateliers de cette ville, on produit des pièces d'étoffe raffinées sur lesquelles on brode en fil d'or, le nom du souverain régnant.

 Les historiens soulignent qu'avec l'arrivée des Musulmans qui ont une industrie florissante et prospère, l'Espagne connaît un essor industriel jamais atteint avant le neuvième et dixième siècle. Bientôt les artisans de Cordoue excellent tout autant que ceux de Damas ou de Bagdad dans la fabrication des tapis, des tissus de soie, de laine et de coton. Fameuse pour son orfèvrerie et ses bijouteries, Cordoue l'est encore aujourd'hui.

Tous les corps de métiers existent en Andalousie. Dans les ateliers de poteries lustrées, comme à Malaga et à Grenade, se rencontrent à Séville, de nombreux azulijos ou carreaux de revêtement à reflets métallique. Ils sont fabriqués dans les faubourgs de Triance. Ces ouvrages figurent dans la plupart des musées et collections d'Europe. Leur décoration géométrique est entièrement soumise à l'influence maure. La réputation de Séville se révèle à travers le dicton suivant;» qui n'a pas vu Séville, n'a pas vu de merveilles.»

 Son métissage historique se révèle à travers ses diverses conceptions architecturales Emblème de cet amalgame, La Giralda. Cette tour du XIIème siècle, estimée comme le joyau de l'art almohade, n'est autre que le minaret de la mosquée. De là, s'élève la voix mélodieuse du muezzin, voix qui sait parler à l'âme et éveiller des émotions mystiques. Quant à L'Alcazar, autre monument culturel de Séville, il est à l'image de l'Alhambra de Grenade. Ce palais est d'abord Arabe, puis reconverti par des rois chrétiens dans le respect de la Tradition hispano morisque.

LES MUSULMANS DANS LA VALLEE DU RHONE

 A partir du IX siècle, les Musulmans d'Espagne s'installent dans les pays riverains de la Méditerranée. Tout le sud de la France actuelle et en particulier le département du Var (Provence-Alpes-Côte d'Azur) connaît l'appropriation de quelques Musulmans d'Espagne venus s'établir dans le massif des Maures.»Les données de quelques auteurs arabes qui citent le Jabal al-Qilal, sont tellement imprécises, ce massif pourrait être...le Massif des Maures qu'a dominé pendant quelques temps, au Moyen Age, une petite communauté de Musulmans, fondée par des Arabes Andalous. Intrigué par cet étrange Etat islamique inoculé en pleine terre chrétienne» M. Philippe Sénac s'attache à reconstituer les faits.

 Selon plusieurs historiens, ce nom serait le souvenir de la présence des Musulmans au VIII et IX siècle, présence attestée par des noms de village comme Ramatuelle «ce bourg porte un nom dans lequel il serait séduisant de retrouver la transcription de l'arabe rahmatu' Illah, le bienfait de Dieu» le toponyme Almanare dérive du mot arabe el manara qui veut dire le phare.

 «En cet espace, très peu d'hommes,» précise Philipe Sénac «Une communauté de mujahidin» écrit Ibn Hawqal. D'ethnies différentes, la colonie musulmane regroupe des Andalous, originaires d'Espagne et habitant le littoral méditerranéen d»Al Andalous, des chrétiens dépendant du califat cordouan et des esclaves affranchis. C'est probablement vers 885-886 que des garnisons musulmanes pénètrent dans le territoire du Fraxinet. Un autre groupe, des Berbères, arrive en renfort «C'est de la ville de Bône que partent les galères pour faire la course sur les côtes du pays des Rum, de l'île de Sardaigne et de l'île de Corse «écrit al-Bakri Abul-Qasim Muhammed Ibn Hawqal souligne que» le Jabel al-Qilal dans la région de France, est aux mains des combattants de la foi. On y trouve une belle productivité agricole ainsi que les terres de culture...ce sont les musulmans qui rendirent ce coin habitable dès leur installation» A leur arrivée, les mujahidin ne trouvent qu'un paysage inculte avec quelques exploitations, une forêt épaisse où poussent des châtaigniers, des frênes, des pins,des hêtres et une activité économique très réduite. Grâce à l'irrigation, apparaissent les zones de cultures et on peut avancer que le blé noir, originaire de Perse est introduit par eux en Gaule. Les paysans provençaux vivent dans les mêmes conditions que les communautés rurales andalouses sous l'autorité musulmane. Libres, ils reçoivent leur salaire du propriétaire chez qui ils sont employés. La présence de forêt dense favorise l'élevage et celui du travail du bois. Retirant la résine du pin, on en fait le goudron qui sert à calfeutrer le fond des navires. Le premier calfatage des felouques se fait à Saint-Tropez. Prenant exemple sur l'Espagne, la liberté du culte est respectée. « En somme, il n'est pas du tout exclu que le Fraxinet ait été le théâtre d'une symbiose communautaire, ce qui tendrait à expliquer son extraordinaire longévité.» souligne Philipe Sénac. C'est sans doute, dans le courant de l'automne 972, que la Provence est reconquise. Que sont devenus les mudjahidin? Sont-ils retournés en Espagne? Aucune source ne nous autorise à nous prononcer. Cependant, il n'est pas interdit de supposer que certains groupes y demeurent et font souche. Par intérêt ou par obligation, ils embrassent la religion chrétienne. De multiples brassages, au cours des siècles suivants, amènent la collectivité musulmane à se diluer dans l'élément provençal. Au XI siècle, le Fraxinet se découvre un nouveau visage:»un pays de prés, de pâturages, de vignes, de marais de terres cultivées, d'arbres fruitiers et d'oliviers.» et voit l'édification de châteaux. Le commerce se développe et devient florissant entre les ports d'Orient et les ports méditerranéens de France tels que Marseille, de la Provence et de l'Italie (Gênes et Venise). Il porte surtout sur les produits appelés épices tels que le poivre, la cannelle, le girofle et la muscade. Ce grand commerce maritime se continue par voie terrestre. En effet, les produits orientaux, débarqués dans les ports occidentaux sont acheminés de là, à travers les cols alpins vers les divers pays de l'Europe du centre, du nord-ouest ou du nord.

 Une communauté de guerriers musulmans dépendant de Cordoue s»établit dans la vallée du Rhône. Celle-ci s'adapte au relief accidenté, au climat rigoureux, à la population et participe au développement économique de la région, créant un cadre de vie harmonieux entre tous ses membres. Pour conclure, Philippe Sénac écrit;» l'univers méditerranéen, malgré d'importants clivages politiques et religieux ne constituait-il pas déjà une communauté d'intérêts et de moeurs, un trait d'union entre les peuples? Des sources historiques mettent en exergue le rôle déterminant des Musulmans dans l'essor technique de l'Occident médiéval et de l'Espagne en particulier. Ils sont de grands colporteurs d'inventions et font connaître à l'Espagne l'usage de la boussole, de la poudre à canon ignorée des Européens et le papier de chiffon. Dès les premières années du X siècle, l'industrie du papier connaît un essor considérable surtout à Valence et détrône le parchemin. L'usage du papier connaît un développement accentué grâce à l'invention de l'imprimerie en 1460.

 Un autre élément constitutif de la richesse matérielle de l'Espagne musulmane est la mise en valeur de ses ressources minières. Le pays est divinement nanti en métaux tels que l'or, l'argent, des gisements de pierres précieuses, les lapilazuli de Lorca, les hyacinthes de Malaga, et les rubis d'Almeria. Il n'est pas étonnant de voir cette richesse à travers la magnificence des palais, les décors des demeures exubérants et la splendeur des jardins, petits coins de paradis inondés de lumière, d'eau et de couleurs. En 929, l'émirat devenu califat atteint le summum de sa gloire. L'Espagne musulmane atteint son apogée sous l'époque cordouane qui dure jusqu'en 1031 «les règnes des califes Abd-ar-Rahman III et d'Al Hakem II constituent l'époque la plus faste de l'histoire de l«Andalousie» nous révéle Lévi-Provençal.

Abd-ar-Rahmen III reste dans les annales historiques comme le plus illustre souverain de la dynastie des Omeyyades. Au cours de son long règne, (912-961), il fait preuve d'énergie, de qualité d'organisation et rompt tout lien avec Bagdad. Il assure son influence à l'intérieur du pays en dotant son empire d'une charpente administrative solide, calquée sur l'armature du califat de Bagdad, de Damas, de la Perse et de Byzance. Ses institutions très élaborées (administration centralisée, législation juridique et financière) contrastent alors avec le morcellement féodal des états chrétiens d'Occident et lui assure une grande prospérité économique.

Encourageant l'agriculture et le commerce, ce monarque s'avère être également un fervent protecteur des lettres et des arts. Cordoue, capitale du califat et principale ville de l'Espagne musulmane devient un foyer de haute culture et le séjour préféré de nombreux savants et lettrés musulmans et juifs. On y voit évoluer le maître de la philosophie arabe Averroès et juive, Maimonide Ce souverain ressuscite en Espagne le souvenir de la dynastie musulmane de Damas dans toute sa splendeur. En effet, son califat rivalise dans les arts, les lettres et l'architecture avec l'Orient et surpasse de beaucoup l'Occident chrétien.

 En dehors du pays, il assoit son autorité en se dotant d'une marine qui domine la Méditerranée. L'utilisation de la boussole rendant la navigation plus sûre, contribue efficacement au développement du commerce entre l'Orient et l'Occident et provoque le sursaut de la vie économique. Abd-ar-Rahman III met fin aux troubles qui secouent le pays,»sans doute, les règnes de plusieurs émirs furent-ils marqués par des persécutions de communautés chrétiennes, celle de Cordoue, en particulier. Mais il faut reconnaître que ces persécutions furent moins dictées par le fanatisme des princes que par des préoccupations d'ordre politique.» fait remarquer levi Provençal.

 On admirera avec quelle souplesse, ce monarque, à l'âme tolérante, à l'oreille attentive à l'Autre, réussit à préserver l'équilibre entre les trois communautés, garantissant, sans équivoque, le droit de chaque individu à la liberté de pensée et de religion. « L'apaisement se fit sous le règne de Abd-arRahman III et ce fut l'époque où la communauté chrétienne de Cordoue, fut, sans doute la plus florissante et la plus heureuse. Le souvenir des persécutions précédentes s»effaçaient de plus en plus. Les relations entre l'Islam espagnol et la chrétienté occidentale s»amplifièrent et devinrent continues. Le souverain se rappelait sans doute, qu'il était lui-même le petit-fils d'une princesse chrétienne, Don Iniga, qui avait été mariée à son aïeul, l'émir Abd-Allah.

Quelques années plus tard, le régent Al-Mansour, allait lui-même épouser la fille du roi de Navarre; Sancho II. Dès lors, les mariages mixtes entre musulmans et chrétiens deviennent très fréquents.» Lévi Provençal

 Cependant, les princes chrétiens de l'Espagne du Nord ne renoncent pas à leur terre natale et avec persévérance, ils entreprennent la reconquête des territoires occupés .Après le règne non moins brillant d'El Hakem II, fils de Abd-ar-Rahmen III, également épris de science et de belles lettres, ils finissent par ébranler la puissance musulmane, affaiblie par les luttes d'intérêt.»Le calife Hichem II étant mort sans postérité masculine, le trône des Omeyyades restait vacant et l'anarchie s'était répandue dans toute la péninsule» R.A

Après avoir connu un destin exceptionnel, le califat de Cordoue rentre rapidement dans une période de déclin et sombre dans le chaos? avant de disparaître complètement en1031. Son émiettement se résume par la création de petits états indépendants ou Taifas. Ces petits royaumes insignifiants, sonnent le glas du pouvoir et génèrent la ruine et la désunion du monde musulman espagnol.

 Au début du XI siècle,, Alphonse VI, roi de Léon, remporte à là Calatanazor, une victoire décisive qui permet aux Chrétiens d'occuper plus de la moitié de l'Espagne. Cette victoire amorce la décadence de la présence musulmane dans cette contrée.» Le roi chrétien, Alphonse VI, avait habilement profité de la rivalité qui régnait entre les musulmans, et ce manque d'unité toujours si fatale aux Arabes. Il les avait attaqués en détail, et, le sort des armes le favorisant, il était arrivé à mettre gravement en péril la domination islamique en Espagne.» R,A

 Le roi Alphonse, maître de Tolède, ne tarda pas à entrer dans l'Andalousie, dont cette ville était la clé, et arrivé à Tarifa, il avait soumis les musulmans à la capitation, opprobre que ces derniers imposaient aux infidèles...de là, il était venu assiéger Saragosse et on pouvait s'attendre, après la chute de cette ville, à le voir reparaître dans le Sud pour achever la conquête du pays. « p370

 L'émir des croyants et roi de Séville, El Matmed ben Abbad (ce prince est appelé Muhamed ben el Matmed dans les chroniques espagnoles) ne perçoit le salut de la foi musulmane en Espagne que dans l'intervention des Almoravides 470(1086-87) auxquels il fait appel.

LES HOMMES BLEUS AU PAYS DE FERDINAND VI (1085-1145)

 Nous allons résumer l'histoire complexe de cette dynastie berbère et préciser son rôle dans l'histoire intime de l'Andalousie. Dans Revue A fricaine, on peut lire:

 « Les Almoravides, sahariens et nomades, sont les lointains ancêtres des Berbères Touaregs. Au moment, où les Béni Hillal envahissent le Maghreb à l'est, ceux-ci se préparent à entrer en Maurétanie par le Sud-Ouest. Ils appartiennent à la puissante tribu çanhadjienne des Lemtouna. Celle-ci fait partie des peuples désignés par les Arabes sous le nom générique de « moulathimin», c'est-à-dire portant le lithem, voile ou bandeau qui cache le visage et ne laissant paraître que les yeux. Leurs territoires s'étendent du Sud Marocain jusqu'au Sénégal à travers le Sahara.

Convertis à l'Islam par Abd Allah Ibn Yacin qui sait imposer une rude discipline, à ces nomades, véritables soldats moines, ils entreprennent la conquête de la Maurétanie.» Ibn Yacin donna alors à ses compagnons le nom de El-Merabtin( les marabouts: veut dire littéralement: assidus au service de Dieu. Selon M. de Slane, ce nom aurait été donné à ceux qui fréquentent les ribbat, sorte de couvents. De ce mot, les Espagnols ont fait les Almoravides.) et en fit une secte de frères auxquels il imposa les obligations d'une doctrine très puritaine.les Almoravides durent exécuter très ponctuellement toutes les prescriptions de la religion; la moindre infraction à ces règles était punie de peines corporelles. Les principes sur lesquels Abd Allah basa sa secte consistaient à maintenir et à faire régner la vérité, réprimer l'injustice et abolir les impôts qui n'étaient pas basés sur la loi. « R.A

 En 1060, le successeur d'Ibn Yacin, l'Almoravide Youçof Ibn Tachefin fonde Marrakech ,ville sainte et militaire ,et dont la création rappelle celle de Kairouan. A partir de cette nouvelle capitale, Ibn Tachefin lance plusieurs expéditions dans le Maghreb. Il s'empare tout d'abord de Fez en 1069,puis s'avance vers l'Est, occupant Oujda, Tlemcen, Oran, Ténès, la région de l'Ouarsenis et arrive devant Alger dont il fait le siège en 1082. En vingt ans, tout le Maghreb occidental est conquis jusqu'à Alger.

 Puis les Almoravides sont appelés en Espagne par les princes musulmans menacés par les rois chrétiens. C'est alors qu'intervient Ibn Tachefin. Il débarque à Algésiras en 1086 et repousse le roi chrétien Alphonse VI qui se replie à Séville.

 Pour plus d'informations, lisons un extrait qui relate avec précisions les évènements:» Matmed !ben Abbad écrivit à Youçof un message lui rappelant sa promesse et implorait son aide et celle de ses guerriers pour repousser l'infidèle. Les docteurs de la loi et les principaux de l'Andalousie joignirent à la missive royale une supplique pour le chef des Almoravides. 479(1086-87)

Youçof Ibn Tachefin ne resta pas sourd à l»appel de ses coreligionnaires... enfin, en 479(1086), tout était prêt pour la guerre sainte. Il aborda heureusement à Algésiras où il fut reçu par Matmed et le souverain de Badajoz. Le roi Alphonse ne restait pas inactif; toutes ses troupes, réunies en Castille attendaient le signal. En 479 (1086) la rencontre eut lieu à Ez-Zellaka (la glissante) près de Badajos. La bataille se prononça d'abord pour les Chrétiens, puis enveloppés par leurs ennemis, ils furent bientôt écrasés et durent abandonner le champ de bataille. Le roi Alphonse se replie à Tolède. «Le Cid Campeador, banni par Alphonse VI en 1081 se met au service de l'Emir de Saragosse et s'empare de Valence aux mains des Chrétiens en 1095.Il gouverne cette province jusqu'à sa mort.

 «Après la victoire d'Ez-Zellaka, le danger qui avait menacé l'Espagne musulmane se trouvait écarté pour le moment, mais la situation du pays ne cessait de se dégrader. En effet, les tribus arabes qui occupaient la péninsule à cette époque, étaient fort divisées. Débris d'un empire démembré, chaque tribu, chaque ville avait son roi, agissant seul, ennemi de ses voisins, disposé à faire alliance avec l'ennemi commun afin d'assouvir une vengeance personnelle. En somme, l'empire croulait de toute part et une main puissante était nécessaire pour reprendre la direction unique du pouvoir, sinon, c'en était fait de l'autorité islamique de l'Espagne.

 Cette catastrophe aurait même déjà eu lieu si les rois chrétiens n'avaient pas trop souvent imité les musulmans dans leurs désunions.» R.A

 Encouragé par ses brillants succès, Youçof, chef des Almoravides refait l'unité des Musulmans en Espagne mais à son profit.

Pour conclure, lisons l'extrait suivant:» par ces victoires successives, la puissance des rois dissidents fut anéantie, et l'Andalousie se trouva, toute entière, placée sous l'autorité des Almoravides. Ainsi, en peu d'années, grâce à l'habileté de Tachefin, et au courage de ses adhérents, l'étendard de l'islamisme, sur le point d'être renversé, lors de son arrivée en Espagne, avait été relevé et porté plus haut par lui que par aucun de ses devanciers. L'unité de commandement rétablie allait consolider ces victoires et retarder de plusieurs siècles, la chute de la puissance musulmane en Espagne.» R.A.

 Il prend le titre d'Emir El Mouminin et se fait reconnaître par le calife abbasside de Bagdad, El Mostadher comme souverain du Maghreb et de l'Andalousie. Il faut reconnaître que leur foi intransigeante, permet de réaliser l'unité religieuse des Berbères musulmans. Les princes Almoravides sont de grands bâtisseurs; artisans des grandes mosquées, ils agrandissent la magnifique mosquée El Quarawin de Fez, et construisent celles d'Alger et de Tlemcen. En Maurétanie, ils répandent la belle civilisation des Arabes de Cordoue.

LA DOCRINE DE MOHAMED IBN TOUMERT DANS LE FIEF ANDALOU 1147-1232

 En moins de cinquante ans, l'empire des Almoravides se désagrège, détruit à son tour par les Almohades. Cette dynastie musulmane est fondée au début du XII è siècle par Ibn Toumert, de la puissante tribu berbère des Masmouda. Agriculteurs sédentaires, ils habitent au sud du Maroc, dans la région montagneuse de l'Atlas.

 Juriste habile, il professe une nouvelle doctrine (el tawhid) et prêche le retour aux sources fondamentales du droit coranique. Prédicateur passionné, il parvient à imposer ses idées.      Pour émouvoir un grand nombre de ses adeptes, il leur adresse des prédications enflammées en langue berbère.

 Il accorde une place particulière à l'unicité de Dieu, rentre en lutte avec les souverains du Maroc à qui, il reproche l'insuffisance des observances des préceptes coraniques et prend le titre de Mahdi. Avant de mourir, il proclame Abd-El Moumen, natif de Nédroma, de la tribu des Zénètes, émir des croyants. Ce dernier, musulman rigide, condamne l'opulence et toutes les nouveautés (poésie, musique) qui sous l'influence des Almoravides d'Espagne, se sont introduites dans l'Islam.

ABD-EL MOUMEN, PREMIER SOUVERAIN DE LA DYNASTIE DES ALMOHADES ET PREMIER CALIFE DU MAROC

 Grand chef guerrier, il reprend les projets d'Ibn Toumert en agrandissant peu à peu ses possessions dans le Haut et moyen Atlas marocain. Après avoir conquis les régions de Tlemcen et d'Oran, il revient au Maroc, s'empare de Marrakech en 1146-47. La dynastie des Almoravides s'éteint avec, Ishac qui périt dans cette ville que les Almohades viennent d'occuper.

 Profitant de l'incurie qui règne depuis le passage des Arabes Hilaliens, il commence la conquête de tout le Maghreb qui se termine par la prise de Mahdia et de Tunis que les chrétiens de Sicile avaient prises. Avec la conquête de la Tunisie, le Maghreb tout entier est unifié sous l'autorité du souverain almohade.

 Comme tous les dirigeants d'un état musulman, Abd-El Moumen?animé par une foi puritaine, renoue avec le devoir de guerre sainte et va porter secours aux Musulmans d'Andalousie. Cependant, il meurt sans avoir réalisé le grand projet qu'il envisage, celui de reconquérir l'Espagne.

 Pendant des décennies, les empires chrétiens vont subir la forte pression des Almohades et sont contraints de concéder du terrain aux Musulmans. Les souverains qui se succèdent doivent affronter, d'une part les révoltes assez fréquentes de leurs sujets, d'autre part les rois chrétiens. Faisant cesser toutes querelles et conscients du regain de leur force, les Chrétiens se mettent en marche pour reconquérir les terres autrefois chrétiennes... Les Almohades commencent à être battus en brèche, puis, ils sont mis en déroute dans la bataille de Las Navas de Tolosa en 1212, bataille à laquelle participent tous les princes chrétiens de la péninsule.

 La décadence de l'empire, amorcée par la défaite de Las Navas va se prolonger jusqu'en 1269.avec la constitution d'états chrétiens et l'apparition d'une menace qui pèse sur l'empire almohade La Tunisie (1229) puis le royaume de Tlemcen (1235) s'en détachent, et, depuis 1238, les Mérinides engagent contre eux une lutte qui se termine en 1269, par une expulsion complète de leur royaume. L'empire se démembre et donne naissance à trois royaumes ayant pour capitales Fez, Tlemcen et Tunis.

 Incapables de résister durablement à la pression qu'exercent les rois chrétiens, le régime almohade s'écroule progressivement. La reconquête s'accentue et les villes musulmanes tombent l'une après l'autre sous la coupe des Chrétiens. Cordoue la première s'effondre en 1236 suivie de Valence, 1238, Murcia1243, Séville1248.

 Certains andalous, conscients du danger qui les guettent, quittent définitivement le pays. Suite à la prise de Séville par le roi Ferdinand III, de nombreuses familles, parmi les plus aisées, viennent s'installer au Maghreb.

 La famille d'Ibn Khaldun, parmi tant d'autres, s'installe à Tunis, A Bejaia, l'Emir Hafcides en recueille un certain nombre. Il faut souligner que, déjà cet exode s'accentue avec les échecs des Emirs Andalous face aux chrétiens. Cordoue elle-même ne résiste plus et ses habitants doivent émigrer à Grenade, à Malaga quand le roi Ferdinand vient s'y établir.

 En Andalousie, les Nasrides de Grenade créent un royaume indépendant qui survit jusqu'en 1492.

UNE PERIODE DE SPLENDEUR POUR L'ESPAGNE

 Sous la domination almohade, l'Espagne connaît une ère de prospérité, favorisée par ses diverses productions agricoles, industrielles et artisanales. Ayant réalisé une réforme monétaire en 1185, elle voit sa monnaie doubler le poids du métal précieux, le dinar d'or. La modernité de l'Andalousie se manifeste dans l'essor urbain. Séville, capitale de l'empire symbolise bien le prestige des califes almohades.

 Les princes almohades sont également de grands bâtisseurs. A cette époque, ils entreprennent l'édification de mosquées merveilleuses.

 La Giralda de Séville construite en 1184 est le monument le plus emblématique de l«architecture hispano musulmane. Le style de la grande mosquée de Hassan est un chef d'œuvre. La mosquée d'el Koutoubia de Marrakech est d'une architecture austère, et reflète un certain ascétisme de l'esprit almohade.

LA CIVILISATION MUSULMANE

 Il est très intéressant de retenir, que dans la plupart des pays islamisés, naît et s'épanouit une brillante civilisation. Celle-ci recueille l'héritage de la Grèce: Arabes, Berbères, Persans, Syriens, Egyptiens, Espagnols viennent l'enrichir sans détruire cette harmonie qui lui confère son cachet propre, son originalité.

 Les peuples ne cessent de se mouvoir, leurs cultures s'interpénètrent et s'enrichissent d'apports nouveaux.        Ces apports sont décisifs tant sur le plan philosophique que sur celui des sciences médicales, de la géologie, des mathématiques ou le domaine de l'art, englobant la poésie, la musique, la narratologie, le vêtement et l'ameublement.

 Une nouvelle langue, apportée par les Musulmans, se forge et s'impose comme un instrument de communication des savoirs.

 On ne soulignera jamais assez le rôle des écoles de traduction et leur implication dans la vulgarisation des sciences. Les œuvres des plus grands savants grecs sont traduites en arabe:»Hunayn b Ishaq fut l'axe d'une école de traducteurs qui rendit accessible en arabe, la quasi-totalité de l'œuvres de Galien (l'un des fondateurs de la médecine et de la pharmacie, 830-870).

 L'apport gréco hindou est assimilé, arabisé et c'est ainsi que les Musulmans deviennent les continuateurs de la médecine antique.

LA LANGUE ARABE

 D'origine iranienne, El Birouni, (973-1048),philosophe, astronome, mathématicien enseigne les sciences transmises par les Grecs et traduites en arabe. Il enseigne avec éclat la science arabo- musulmane de l'époque médiévale.           Lisons le point de vue de ce grand savant qui déclare:» c'est dans la langue arabe que les sciences ont été transmises par traductions, venant de toutes les parties du monde; elles ont été embellies, s'insinuant dans les coeurs; et les beautés de cette langue ont circulé, avec elles, dans nos artères et nos veines.»

En effet, la langue arabe, fixée par le Coran, ayant le statut de langue sacrée est prodigieusement riche en images et en tours descriptifs. La culture cimentée par la foi l'est aussi par la langue, grammaire et théologie sont étroitement liées, puisque c'est de la grammaire que proviennent les sciences coraniques: la philologie, l'exégèse, la tradition et le droit. Langue de civilisation, l'arabe demeure encore, pour des millions de Musulmans, la langue de transmission des savoirs, la langue liturgique et celle de la prière.

 Depuis l'antiquité, de célèbres écrivains, savants et artistes font la renommée des différents pays orientaux avec des chef-d'œuvres littéraires et de magnifiques œuvres d'art. La science, la littérature et l'art continuent à prospérer dans ces pays islamisés qui trouvent, désormais, une source nouvelle d'inspiration dans les préceptes du Coran. Le brassage des traditions antiques et l'inspiration nouvelle donnent naissance à une civilisation originale, appelée civilisation musulmane. Elle produit rapidement des oeuvres littéraires remarquables dont la plus connue est le recueil des mille et une nuits et des œuvre architecturales d'un très haut niveau, telles les mosquées de Damas ou de Jérusalem. Cette nouvelle civilisation est importée dès le début du VIII siècle au Maghreb et en Espagne. Combinée avec des éléments locaux, elle ne tarde pas à s'y épanouir aussi vigoureusement qu'en Orient. Le califat de Cordoue, abritant de nombreux savants et écrivains devient le berceau d'une civilisation si raffinée. Les Musulmans transmettent les sciences aux Occidentaux En mathématiques, ils vulgarisent sinon, inventent les chiffres arabes, la numération décimale et créent l'algèbre. Les astronautes de Bagdad mesurent un degré du méridien, calculent l'obliquité de l'écliptique et la précession des équinoxes. Ils se révèlent des géographes remarquables. Ils sont également des maîtres en physique, en chimie et en médecine.

 Comme dans toutes demeures orientales.c'est à l'intérieur que se déploie l'étourdissante fantaisie de l'art architectural. Les façades sont le plus souvent mornes et nues; l'intérieur semble un décor de rêve. C'est dans l'architecture et l'ornementation que se résume tout l'art musulman. Les Arabes savent créer un style nouveau vraiment original. Trois éléments composent le décor oriental:les lignes géométriques, le rinceau, l'écriture scripturaire le tout capricieusement entrelacé: c'est la décoration en arabesque. L'Alhambra marque l'apogée de la domination orientale et constitue le chef-d'œuvres de l'architecture musulmane L'extérieur n'offre que l'aspect d'un édifice lourd et informe mais dès qu'on franchit la principale entrée, l'œil reste ébloui de la grâce incomparable de ses ornements, de l'inépuisable variété des dessins et arabesques. L'écriture scripturaire s'étale sur toutes les façades et les murs. Partout où sont passés les Musulmans, subsistent encore des vestiges de leur art mais c'est l'Espagne qui possède, avec l'Alcazar de Séville et l'Alhambra de Grenade, les plus beaux spécimens d'une civilisation qui rayonne, durant tout le Moyen- Age, sur l'Espagne, la Sicile, le Maghreb, l'Egypte, la Syrie, la Palestine, la Perse et jusque dans l'Inde. «Les peuples ne s'enrichissent point par des emprunts formels, mais par une longue infiltration des principes qui renouvellent leur vie intellectuelle... quand deux civilisations se touchent, quand leurs points de contact greffent la sève de l'un pour la confondre avec la sève de l'autre, il en résulte un mélange hybride, très brillant et dont on ne peut contester la valeur.» Au début du XIII siècle, la pugnacité des rois chrétiens est récompensée par la dislocation de l'empire almohade.

LA CHUTE DU ROYAUME DE GRENADE LE 2 JANVIER 1492

 Un royaume dans toute sa splendeur, et qui brille de mille éclats, le royaume de Grenade, dernier bastion de l'Islam, s«effondre laissant une cuisante meurtrissure. Boabdil vit les instants les plus amers de son existence et avale les rigueurs de la vie. Grenade, son origine remonte sans doute aux Ibères qui fondent sur ce point la petite ville de Garnata. Les Musulmans s'y installent dès le VII è siècle. Cette cité se développe rapidement sous les califats de Cordoue, les Almoravides et les Almohades. Les poètes, les savants les plus fameux y vivent et enseignent dans ses écoles. Dès 1232, se constitue dans les montagnes du sud-est de l'Andalousie, le petit royaume de Grenade, seule enclave musulmane qui réussit à se maintenir sous le règne de la dynastie des Nasrides. Cet état doit sa survie à sa vassalité au roi de Castille et d'Aragon auxquels il doit payer un tribut. Le bastion de l'Islam réussit à survivre à travers une longue histoire de trêves et de guerres avec l'Espagne chrétienne jusqu'en 1492. Le deux janvier de cette année, les Rois très Catholiques qui réalisent l'union de l'Espagne s'emparent du dernier bastion de résistance islamique. La bannière de Castille et la croix sont hissées sur l'une des tours de la forteresse de l'Alhambra qu'on appelle encore aujourd'hui la Tour de la Bougie. Boabdil, le dernier représentant des Nasrides, laisse sa ville et ses palais intacts aux mains de ses adversaires, moyennant un traité de capitulation garantissant les droits des habitants. Ceux-ci peuvent rester en conservant leur religion, leurs autorités juridico- religieuses, leurs biens et même leurs armes, sauf les armes à feu.

 En guise d'adieu, sur le col du Soupir enneigé, le souverain défait contemple la ville qu'il doit quitter. De ce lieu élevé, on découvre la mer où l'infortuné monarque va s'embarquer pour rejoindre le Maghreb .On aperçoit aussi Grenade, la Véga et le Xénil au bord duquel s'élèvent les tentes de Ferdinand et d'Isabelle. A la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquent encore ça et là les tombeaux des Musulmans, Boabdil donne libre cours à son émotion, Des larmes amères sillonnent ses joues, de profonds soupirs s'exhalent de sa poitrine. Depuis la colline qui domine Grenade porte le nom de «Soupir du Maure».

 En effet, la légende raconte que Boabdil ne survit pas à sa défaite et que la puissance de son royaume disparaît avec lui. Il meurt à Tlemcen en 1494. Une pierre tombale portant son épitaphe, aurait été retrouvée dans la nécropole royale Zianide de Tlemcen. Avec Boabdil, une dynastie aux destins lancinants, disparaît, une des plus illustres dynasties de l'Espagne musulmane.

EXPULSION DES MORISQUES 1609-1610

 L'année 2009-2010 marque le quatrième centenaire d'un passé douloureux, celui de l'expulsion des Andalous de leur pays natal. L'Espagne, suite à un édit royal gratifié en septembre 1502, décide de l'assimilation et de la christianisation des populations andalouses. En 1609, elle décide tout simplement leur l'expulsion. Celle-ci se prolonge sur deux siècles avant la disparition totale et définitive des Morisques d'Espagne.

 Au cours des siècles de domination musulmane, des facteurs extérieurs d'intolérance étouffent progressivement la légendaire harmonie régnant entre les trois religions et favorisent la naissance d'un conflit religieux. Les Rois Catholiques proclament que «l'Espagne doit être plus catholique que le pays mère du Vatican» Dès la chute de Grenade, une série de mesures tendent à ramener les Juifs à la religion catholique qui, même avant leur expulsion, prend forme de supplices. Ce ne sont que de petites persécutions parfois de simples vexations ou brimades. L«année suivant la Reconquête, Isabelle et Ferdinand promulguent, par le décret de l'Alhambra qui scelle la cohésion de l'Espagne chrétienne, l'expulsion des Juifs ayant refusé de se convertir, privant le pays de sa manne financière. L'inquisition féroce et rigoureuse s»installe en Espagne pour longtemps et les persécutions deviennent plus violentes Ces derniers ont quatre mois pour partir. Nombreux et influents, ils quittent l'Espagne dépouillant le territoire d'une grande partie de sa richesse nationale. Ils s'établissent au Maghreb, en Italie et même dans les lointaines colonies d'Amérique. Certaines provinces sont durement atteintes dans leur prospérité par cette émigration forcée. « Le sultan de Fès et le roi de Naples ouvrirent les bras aux réfugiés Séfarades. Quant à Bajazet II, sultan de Constantinople, il fut heureux de les accueillir: il aurait dit:»vous appelez Ferdinand, un roi avisé lui qui a appauvri son pays et enrichi le mien.»

 Ceux qui restent se convertissent par intérêt à la religion chrétienne ou par la contrainte, tout en restant secrètement, fidèles à eux-mêmes. En 1499 l'étau se resserre sur les Musulmans qui goûtent, à leur tour, à l'horreur de l'inquisition. On essaie tout d'abord la corruption par l'intermédiaire des chefs religieux qui pourraient pousser les leurs à se faire baptiser. Le traité signé avec Boabdil, pour la sauvegarde des droits des habitants de Grenade est aboli:on veut effacer la présence des Maures et leur religion en Espagne. La terreur qu'inspirent les excès de toute nature (tortures, bûchers) des soldats amène des conversions par masse, parfois par villes entières.Les Maures vaincus ou Morisques restent en Espagne plus d'un siècle en butte aux persécutions politiques et religieuses. Les inquisiteurs espagnols se méfient de la sincérité de ces conversions et leur imposent diverses mesures vexatoires: défense de parler arabe, de lire des livres en arabe, de s'habiller à la musulmane l'interdiction du port du voile «en 1501, on brûla plus d'un million d'écrits maures sur la place.

 Tous les Maures sont soumis au même régime de suspicion, à la même menace de l'inquisition.

QU'EST-CE QUE L'INQUISITION?

 C'est une enquête vexatoire et arbitraire nous explique le dictionnaire Larousse. L'inquisition espagnole est un tribunal établi pour la recherche et le châtiment des hérétiques (juifs et musulmans.) L'inquisition fonctionne en Espagne d'une façon permanente jusqu'en 1834, date définitive de sa suppression.

Histoire religieuse:

 L'Eglise, se proclamant gardienne de la foi, prend de bonne heure, des mesures disciplinaires contre les hérétiques, L'empire espagnol devenu chrétien assimile l'hérésie à un délit civil, puni de la peine de mort. Les Rois Catholiques réorganisent le tribunal et le mettent sous la dépendance directe de la Couronne. Ce tribunal oblige les évêques de chaque diocèse à la recherche de ces convertis qui continuent à rester fidèles à leur religion. Les arrêts sont sans appel et toutes les autorités doivent prêter leur concours au tribunal. La procédure est rigoureuse et l'accusé n'a pas, en général, d»avocat. Il ne peut également connaître le nom des témoins à charge et l'on admet le témoignage de ceux qui, devant des tribunaux ordinaires, peuvent être récusés.

 La torture est le moyen le plus employé pour soutirer des aveux aux accusés L'hérétique obstiné est livré au bras du bourreau et c»est alors le bûcher. Ses biens sont confisqués sur ses héritiers. Les inquisiteurs apportent souvent dans leurs redoutables fonctions une sévérité passionnée qui explique les haines dont ils font l'objet. «Plus d'un siècle après leur conversion forcée au christianisme, et bien que devenus, à force de métissage, physiquement indiscernables des «vieux chrétiens», une grande partie des Morisques se maintenait comme un groupe social cloisonné du reste de la société espagnole, en dépit de la perte de l'usage de la langue arabe au bénéfice du castillan et de leur connaissance très pauvre des rites de l'islam, religion qu'ils continuaient toutefois à pratiquer.»

 Les lois sont appliquées avec fermeté et sont ressenties par les populations comme des persécutions, des supplices Dans la nuit de noël 1568, les Morisques organisent un soulèvement d'une extrême violence, qui, aux yeux des Rois Chrétiens, constitue une menace pour la sécurité du royaume. « Après la rébellion des Alpujarras (1568-1571), menée par les Morisques grenadins, ceux ayant le moins subi l'acculturation, l'opinion selon laquelle cette minorité religieuse constituait un véritable problème de sécurité nationale gagna du terrain. Ils étaient couramment soupçonnés de complicité avec les Turcs, les pirates barbaresques qui pillaient périodiquement le littoral espagnol, ou même avec les Français.» La cohabitation entre populations ne parlant pas la même langue et ne partageant pas la même culture devient de plus en plus difficile. Des relations de plus en plus hostiles se créent et mettent la vie communautaire à rude épreuve. Les rapports ne vont, certes pas, sans heurts, ni résistance. Entre ces communautés, planent constamment des tensions, la suspicion, rendant la cohabitation impossible. C'est pour cela que «L'expulsion des Morisques fut promulguée par Philippe III d'Espagne le 22 septembre 1609. Elle signifiait l'abandon des territoires espagnols par les Morisques, descendants des populations d'origine musulmane converties au Christianisme, et affecta particulièrement le Royaume de Valence, qui perdit à cette occasion une grande partie de ses habitants. Parmi les Morisques, il y avait des Arabes, des Berbères, mais également des Ibères et des Goths qui s'étaient convertis depuis des siècles à l'Islam» Avec ces expulsions, l'Espagne se débarrasse des derniers Morisques qui font pourtant partie intégrante de sa population, privant ainsi le pays de ses richesses humaines. Poursuivis par la haine des chrétiens, « la pureté de sang devient un sujet de terreur... avec le statut de «pureté de sang', le monde découvre le racisme religieux.» Ce nouvel édit royal promulgué en septembre exige tout simplement l'exil. Une minorité de musulmans pratiquant l'Islam dans la clandestinité, arrive à survivre et que l'inquisition encore féroce en 1728 traque toujours, jusqu'à leur extinction totale de l'Espagne

 Comment les Maures perçoivent-ils la douleur de l'évènement? Quel sentiment éprouvent-ils? Quelle trace en gardent-ils ? Accablés par de profondes souffrances et de douleurs aiguës, de conquérants à expulsés, dépouillés de leurs droits civiques, réduits à une misère extrême, ils prennent la route de l'exil. C'est ainsi qu'un dominicain aragonais évoque la souffrance de ces populations, contraintes de quitter leur terre natale:» en processions désordonnées, ceux à pied mêlés avec ceux à cheval, en grande confusion, accablés de chaleur, inondés de larmes, élevant des plaintes tumultueuses et confuses, chargés de leurs femmes, et de leurs enfants, de leurs malades, de leurs vieillards et des marmots couverts de poussière, suant et haletant» Le dépeuplement rapide de l'Espagne. Sur le plan démographique, et en très peu de temps, le pays se vide de sa population et en particulier, le Royaume de l'Aragon. Des milliers de personnes passent par les Pyrénnées à pied pour arriver en France. D'autres sont déportées par centaines dans des bateaux qui déversent leur cargaison sur les rivages du Maghreb. Les Morisques exilés trouvent refuge principalement au Nord du Maghreb où ils s'implantent dans différentes villes notamment en Algérie, à Oran mais aussi à Tlemcen, Nédroma, Cherchell Alger, Bejaia, et d'autres villes. Au Maroc, ils se fixent surtout à Rabat, Salé, Fès et d'autres villes du Nord marocain comme Tanger et Tétouan. En Tunisie, les villes de Tunis et Testour sont connues pour avoir accepté un grand nombre d'expatriés Morisques. La France sous la régence de Marie De Médicis et l'Italie en accueillent également. Ils s'établissent de façon éphémère en Toscane. De petites communautés émigrent aussi en Syrie et en Turquie, ainsi qu'à Istanbul où ils se concentrent dans le quartier de Galata, autour de la Mosquée des Arabes. On évalue à environ 300 000 le nombre de personnes ainsi déportées, d'autres estimations avancent le chiffre 500 000 expatriés, cela pour une population espagnole de 8 millions. La confiscation des biens se fera à l'avantage principalement de l'Inquisition. Sur le plan économique, les conséquences de ces départs sont désastreuses et conduisent le pays vers sa ruine. L»agriculture, l'artisanat et le commerce subissent la crise de plein fouet come le souligne l'extrait suivant: «Dans la couronne d'Aragon, et en particulier dans le Royaume de Valence, il en fut tout autrement. Certaines communes du nord de la région d'Alicante perdent presque l'intégralité de leur population.Les Morisques étaient des travailleurs : leur départ occasionna d'importantes pertes dans la perception des impôts et eut, dans les zones les plus affectées, des effets dévastateurs sur l'artisanat, la production de toile, le commerce et les travaux des champs. Si, tout au long du XVIe siècle Valence avait été le centre le plus actif de l'Aragon, l'ordre d'expulsion massive des Morisques signifia sa ruine, en détruisant les fondements même de son économie.Valence dut faire face à un immense vide démographique. Trente ans plus tard, près de la moitié des plus de 400 localités qu'avaient occupées les Morisques restaient abandonnées, malgré la migration forcée de milliers de familles chrétiennes du royaume.» «C'est ainsi que tous les peuples se mêlent, et que toutes les nations sont absorbées les unes dans les autres, tantôt par les persécutions, tantôt par les conquêtes » Voltaire.

 Les sources historiques occidentales gardent un silence injuste envers les Morisques, ces Espagnols chassés de leur patrie et dispersés aux quatre coins du monde, les Morisques n'oublieront jamais la terre que leurs ancêtres ont arrosée de leur sueur pour en faire un coin de paradis. Chaque mosquée, chaque ruelle et maison est une page d'histoire de l'Andalousie leur pays et au plus profond d'eux même, ils revendiquent leurs racines. Dans un colloque intitulé :» vers une reconnaissance institutionnelle de l'injustice commise contre les Morisques,» l'Espagne reconnaît l'injustice comme moyen de se réconcilier avec son passé «terrible injustice qui se terminera en tragédie pour plus de 300.000 Maures» chassés d'Espagne.» Réprimée pour sa culture, persécutée pour sa religion, expulsée de sa terre, dépossédée de ses biens et terres et condamnée à l'exil, la population Morisque s'est attachée à maintenir ses racines culturelles, ses us et coutumes, son patrimoine artistique et une bonne partie de son bagage linguistique, le tout en relation avec ses origines

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